Pour un temps, on a pu croire que la crise de 2008 ne serait que chiffres sans rapport avec les réalités de ce monde. Des chiffres pour les financiers. Aujourd’hui, les retombées concrètes du désastre sont là et les responsables, à savoir les barons de la finance, ne se sentent pas concernés. Voilà pourquoi des gens se sont mis à camper aux portes des grandes banques à travers le monde. Ce sont eux qui se sont retrouvés endettés, sans emploi, sans perspectives, voire privés de logement ou incapables de se payer des soins. Ces indignés se sont eux-mêmes baptisés «les 99%», soit cette partie de la population qui, selon certaines statistiques, se partage les miettes laissées par 1% de riches et puissants. Symbole presque galvaudé des inégalités croissantes, un tel chiffre dénonce aujourd’hui l’injustice fondamentale qu’a générée la crise financière: de quel droit les 1% adressent-ils aux 99% la facture des dégâts qu’ils ont eux-mêmes causés?
99%, c’est «peanuts»? A priori, on pourrait penser que les grands établissements financiers n’en ont cure. Ostensiblement, ils persistent en effet à appliquer les recettes qui ont conduit à la catastrophe. On les comprendrait presque: ce petit jeu s’est révélé très payant et peu coûteux – du moins pour eux. On en est à se demander s’il y a vraiment une chance de voir changer fondamentalement les règles qui régissent la finance mondiale – revendication centrale des protestataires. En effet, la lutte évoque paradoxalement celle de David contre Goliath, malgré le poids du nombre (99% d’indignés potentiels au sein de la population mondiale si on suit le raisonnement). Certains ricanent au vu de la désorganisation du mouvement. Ainsi, cet épisode cocasse qui s’est déroulé à Zurich: lorsque l’association des banquiers de la ville a pris l’initiative d’inviter les protestataires à une discussion publique – tout un symbole! –, ces derniers ont dû décliner. En effet, par rejet de toute hiérarchie, une personne seule ne saurait parler au nom de tous. Dans ces conditions, que peuvent bien peser ces indignés dans leurs bivouacs de fortune? Certes, maintes fois priés d’évacuer les lieux, en bons pacifistes, ils obtempèrent le plus souvent d’eux mêmes. Mais ce n’est que pour mieux revenir, inlassablement. Ainsi, plus que tous les discours, le message essentiel consiste simplement à «occuper Wall Street». A être là, et à montrer que c’est pour longtemps.
Les vrais extrémistes Et force est de constater que le monde financier tend l’oreille. L’invitation des banquiers aux indignés zurichois en est un exemple, mais il y en a d’autres. En France, Claude Bébéar, ancien patron et fondateur d’Axa, a ainsi proposé de former les «indignés de la finance», pour réclamer – de l’intérieur – que le système financier change fondamentalement, pour s’orienter sur le long terme. Aux Etats-Unis, le mouvement Occupy Wall Street a aussi les faveurs de personnalités prestigieuses et parfois inattendues. Paul Krugman, le très écouté Nobel d’économie et chroniqueur du New York Times, donne ainsi raison aux manifestants face à ceux qui, outrés d’être pointés du doigt, les traitent d’extrémistes et d’anti-américains. Qui sont les vrais anti-américains et les vrais extrémistes, demande-t-il? D’après lui, ce sont les oligarques cherchant à faire taire toute critique sur leur manière de s’enrichir, justement parce qu’elle est indéfendable. Parmi les autres soutiens de poids, on trouve Joseph Stiglitz, un autre économiste distingué, mais aussi le financier George Soros. Ironie du sort, ce dernier est connu pour avoir été à la tête d’un des plus importants hedge funds du monde – ces fonds pourtant souvent qualifiés de «spéculatifs» – et d’avoir généré un milliard de dollars en spéculant contre la livre sterling en 1992. Est-ce pour lui, à l’heure de la retraite, une manière de reconnaître que ce genre d’aventure doit désormais appartenir au passé et que la fête est finie?
Plus qu’un mouvement Dans tous les cas, le fait est que les conséquences de la crise ont frappé durement l’économie de plusieurs pays, en particulier occidentaux. L’Europe et les Etats-Unis se trouvent à un tournant où l’austérité n’est plus un choix politique. C’est un horizon inévitable. La qualité de vie de millions de gens est en train de changer, pour le pire. Les indignés et le mouvement Occupy Wall Street ont-ils une force de frappe suffisante pour «changer le système»? L’establishment bancaire et financier doit-il les craindre autant que les autocrates tremblent face au printemps arabe? Peut-être pas. En revanche, si l’on s’en tient à l’idée qu’il y a 99% de personnes dont la situation empire de jour en jour, on ne parle plus simplement d’un mouvement. A mesure que le niveau de vie de ces 99% se dégradera, les oligarques dont parle Krugman ne seront plus seulement accusés par une poignée d’activistes, mais par la réalité qui s’étalera devant eux. Ils ne pourront alors plus nier que leur réalité est, elle aussi, condamnée à changer… |