Les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) ont été conçus en 1969 en tant qu’avoir de réserve alternatif, afin de soutenir le système de change fixe instauré par les accords de Bretton Woods en 1944. La stabilité du système monétaire mondial était alors exclusivement garantie par les Etats-Unis et le dollar US, car les banques centrales devaient convertir leurs réserves de dollars en or à taux fixe auprès de la Réserve fédérale américaine (Fed). Or, vers la fin de des années soixante, la quantité d’or et de dollars était devenue insuffisante face à l’expansion des échanges mondiaux. Dans un premier temps, la valeur des DTS était fixée à 0.88 grammes d’or (soit alors 1 dollar US). En 1971, la diminution du stock d’or de la Fed a poussé le gouvernement américain à dévaluer sensiblement sa monnaie, annonçant l’abandon de la parité or. Avec la fin des accords de Bretton Woods et le passage aux changes flottants de 1973, ainsi qu’avec l’expansion des marchés des capitaux permettant aux pays solvables de se financer, les DTS ont rapidement perdu de leur importance. Leur valeur a été redéfinie pour dépendre dès lors d’un panier de monnaies: le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling (voir «Bases»). Dollar vs. DTS Après cette période d’effacement, les conséquences de la crise financière de 2008 ont cependant remis les DTS au premier plan de l’actualité économique. En effet, face à la déstabilisation du système monétaire entraînée par la chute du dollar, l’idée d’en faire une monnaie de réserve alternative au billet vert a pris de l’ampleur. En 2009, le gouverneur de la Banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, a souligné les inconvénients d’un système monétaire reposant essentiellement sur une seule monnaie. On le comprend: la Chine détient la majorité de ses réserves de change en devises américaines, or celles-ci s’élèvent aujourd’hui à plus de USD 1’160 milliards de bons du Trésor américains, soit 26% de la dette US en mains étrangères. Incidemment, cette même année 2009, le montant total des DTS est passé de USD 21.4 mias à USD 204 mias. Ce contexte de méfiance croissante face au dollar en tant que monnaie de réserve universelle n’y est sans doute pas pour rien. L’un des problèmes de la prééminence de la devise américaine est que les Etats-Unis sont constamment partagés entre le besoin en dollars des autres économies et leur politique monétaire intérieure, deux éléments qui entrent en contradiction croissante. De 2000 à 2009, selon les chiffres de la Banque mondiale, les réserves de change mondiales sont passées de 5.5% à près de 14% du PIB global. Durant cette période, cette hausse a été particulièrement forte dans les pays émergents d’Asie, mais aussi chez les exportateurs de pétrole. Pour satisfaire cette demande en dollars, les Etats-Unis se sont mis à augmenter significativement leur masse monétaire au cours des années 2000 – un afflux de liquidités qui, au sein de l’économie américaine, a grandement facilité l’accès au crédit, avec les conséquences que l’on sait. Mais le statut de monnaie de réserve internationale du dollar a aussi le don de prendre en otage le reste du monde. En effet, lorsque les Etats-Unis dévaluent leur monnaie, les autres devises se voient imposer une réévaluation qui pénalise les exportations. Pour contrôler leur monnaie, les Banques centrales doivent alors – sous la contrainte – acquérir des dollars… ce qui soutient le billet vert par la même occasion et entretient le cercle vicieux! Les Etats-Unis exportent ainsi leur propre inflation au sein de l’économie globale. La crise aura permis de montrer que le dollar ne remplit plus les critères d’une monnaie de référence internationale: adossement à une référence stable, émission selon des règles claires et avec suffisamment de souplesse pour répondre à la demande, et surtout, déconnection de tout intérêt national. En outre, le poids du dollar US impose au monde actuel un système unipolaire, qui s’oppose au caractère tripolaire d’une économie mondiale où l’Europe, l’Asie et l’Amérique devraient faire jeu égal. Le projet – défendu notamment par la Chine, la Russie et plusieurs pays arabes du Golfe persique – de faire des DTS une monnaie «supranationale», déconnectée des différentes nations, vise à diversifier les réserves des banques centrales et donc à disposer d’une monnaie stable sur le long terme.
Point d’horizon Pour être efficaces en tant que monnaie «supranationale», les DTS devraient agir aussi bien sur l’offre que sur la demande monétaire: d’un côté, pour se substituer progressivement aux dollars US et, de l’autre, pour diminuer l’accumulation excessive de réserves de change. L’avantage d’adopter une réserve «supranationale» serait de rendre possible la gestion de la liquidité mondiale par un organisme indépendant (soit le FMI), ce qui éliminerait les risques liés au recours à une monnaie nationale basée sur le crédit, telle que le dollar. Pour cela, les DTS devraient néanmoins prendre de l’ampleur à deux égards, ce qui demanderait un renforcement de la coopération entre membres du FMI. D’une part, le rôle des DTS comme actifs de réserve devrait être renforcé par des allocations plus régulières de la part du FMI à ses membres (par exemple, annuelles) pour se substituer au surplus annuel des réserves de changes détenus par les banques centrales. Afin de conférer la plus grande stabilité possible aux DTS, la constitution du panier de monnaies devrait progressivement être modifiée pour n’inclure que des devises d’économies excédentaires, yuan en tête. Concernant ce dernier, il serait toutefois nécessaire qu’il devienne «librement utilisable», autrement dit, qu’il soit plus largement employé dans les transactions internationales et échangé sur les marchés des changes – chose à laquelle la Chine ne semble pas pressée de se résoudre. D’autre part, le FMI pourrait accroître la portée des DTS en tant qu’unité de compte, en travaillant plus étroitement avec le secteur privé. En effet, l’utilisation de DTS dans le commerce international (notamment dans la détermination du prix des matières premières) permettrait d’augmenter leur rôle et diminuerait la volatilité des prix exprimés en DTS. Enfin, il faudrait que le FMI émette des actifs financiers libellés en DTS afin d’en augmenter l’attractivité. La première émission d’obligations par le FMI a eu lieu en 2009. La Chine, premier acquéreur, a acheté des obligations d’une valeur de 32 milliards de DTS (USD 50 mias).
A qui profite le dollar? Les crises financières successives ont sans doute montré que l’économie mondiale avait besoin d’un meilleur outil de gestion monétaire que le dollar. Mais les DTS sont-ils la solution? Oui, à condition qu’ils soient constitués d’un panier de monnaies issues de pays ayant une balance des paiements positive. Avant ses déboires judiciaires, Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du FMI, avait proposé de renforcer leur rôle en tant qu’actifs de réserve afin de stabiliser le système monétaire international, mais il n’avait pas non plus caché les difficultés techniques que cela impliquerait. Selon certaines théories du complot, DSK aurait été piégé pour avoir fait peser une telle menace sur le dollar. Quoi qu’il en soit – et tant que les Etats-Unis disposeront d’un droit de veto au FMI –, on peut douter que les DTS parviendront à détrôner le dollar de la position qu’il occupe actuellement. La Chine a beau clamer qu’elle – et le monde entier – s’en porterait mieux, le système monétaire mondial reste lié au billet vert – pour le meilleur et pour le pire. Bases Créés en 1969 par le FMI pour remplacer l’or monétaire dans les transactions internationales importantes, les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) ou Special Drawing Rights (SDR) sont des actifs de réserve qui ont pour vocation principale de compléter les réserves de change des 187 pays membres de l’organisation. Par ailleurs, ils servent d’unité de compte (monnaie comptable) au FMI. Valeur des DTS La valeur des DTS est exprimée en dollars US et calculée quotidiennement par le FMI sur la base du cours (en USD) des quatre devises constituant le panier. Revue tous les cinq ans (dernière évaluation: 1er janvier 2011), la composition actuelle du panier est de USD 0.66, EUR 0.423, JPY 12.1 et GBP 0.111.
Repères Fonctionnement des DTS En tant qu’actifs de réserve complémentaires, les DTS sont en fait des crédits potentiels sur les réserves des banques centrales des pays membres du FMI disposant de monnaies librement utilisables. Suite à une allocation de DTS par le FMI à toutes les banques centrales des pays membres, l’actif et le passif de ces dernières augmentent proportionnellement. Les pays membres bénéficient donc d’un droit de tirage (c’est-à-dire un droit au financement) qui a pour but de leur permettre d’ajuster leur balance de paiements et de disposer de liquidités étrangères afin d’agir sur leur monnaie. Les DTS n’étant pas une créance contre le FMI, c’est auprès des autres membres du Fonds que les détenteurs doivent les échanger contre des devises. Il y a pour cela deux possibilités: soit les DTS sont échangés sur la base d’accords librement consentis entre pays membres, soit, si un pays dont la balance commerciale est déficitaire ne parvient pas à un tel accord, le FMI intervient pour désigner un volontaire qui devra fournir les devises demandées. Le fait de céder une partie de ses DTS dans un tel échange rend le pays en question débiteur vis-à-vis du FMI. Il se retrouve en effet en possession de moins de DTS que le montant alloué, ce qui l’amènera à verser des intérêts à l’organisation. Les allocations de DTS sont décidées par le FMI, qui en fixe le montant total et qui les répartit entre ses Etats membres en fonction de leurs quotes-parts (établies proportionnellement au poids économique de chacun d’entre eux, celles-ci définissent les ressources financières que chaque pays est tenu de fournir à l’institution, le nombre de ses droits de vote et son accès au financement). A ce jour, le FMI a effectué quatre allocations de DTS depuis 1970, dont la plus importante en 2009. |