Que dire lorsque les subprimes détruisent 50% de la richesse mondiale en 18 mois? Que la folie s’est emparée du monde de la finance. Et que se passe-t-il lorsque des milliards s’évaporent entre les mains d’un seul homme? Le spectre du trader fou vient hanter les esprits. Depuis 2008, on ne se prive pas de dire que les Bourses marchent sur la tête, de même que tous les acteurs concernés: banques, fonds d’investissement, agences de notation et autres tristes sires. Mais ces accusations ont pris un tour plus sérieux ces derniers mois: la communauté scientifique se presse au chevet de ce qui se présente désormais comme un véritable cas psychiatrique.
Traders psychopathes Une étude issue de l’Université de St-Gall s’est en particulier intéressée aux traders, en comparant leur comportement avec celui de… psychopathes. Certes, à la pensée des hauts faits de Jérôme Kerviel et Kweku Abodoli, une telle idée n’est pas vraiment surprenante. En revanche, les conclusions de la recherche le sont beaucoup plus. L’expérience consistait à soumettre trois groupes de personnes aux mêmes jeux par simulation informatique: 27 traders, 24 psychopathes traités en prison et 24 personnes «normales». En comparant leur comportement, il s’agissait de vérifier si les traders partageaient les caractéristiques des psychopathes: égoïsme, absence d’égards pour autrui et manque de coopération. Résultat des courses, les financiers ont largement surpassé les autres participants sur ces trois points. En particulier, au cours des jeux, leur stratégie s’est surtout caractérisée par une disposition à nuire à leur concurrent afin de l’emporter. C’est ce qu’ils ont fait dans 12 cas sur 40, contre 4.4 pour les psychopathes et 0.4 pour les personnes ordinaires. Pour Thomas Noll, l’un des auteurs de la recherche cité par la presse, «c’est comme s’il s’agissait de détruire la voiture du voisin avec une batte de baseball afin d’avoir soi-même la plus belle du quartier». Cette approche impliquait en outre une prise de risque plus importante pour les traders et se soldait globalement par une performance plus faible que les autres groupes dans les jeux proposés. Leur employeur peut se faire du souci.
La grande décadence Mais les traders ne sont pas les seuls à être sous la loupe des scientifiques. Pour Clive R. Boddy, ancien professeur à l’Université de Nottingham, en Angleterre, c’est dans les hautes sphères de la finance mondiale que les psychopathes seraient particulièrement nombreux. Dès lors, ils pourraient être largement responsables de la crise financière actuelle. Dépourvus de conscience, froids et manipulateurs, les psychopathes sont dotés de «qualités» qui leur auraient ouvert de plus en plus de postes à responsabilité à partir des années 1980, et pas seulement dans la finance. D’après un spécialiste américain de la psychopathie, Paul Babiak, 4% de l’ensemble des grands chefs d’entreprise seraient en effet atteints de cette pathologie (contre seulement 1% pour l’ensemble de la population des Etats-Unis). Mais on en revient toujours au domaine financier: un de ses proches confrères, Robert Hare, une autre référence dans le domaine, déclare ainsi que s’il n’avait pas eu accès à des criminels en prison pour ses recherches, la Bourse de Vancouver aurait été son second choix. Pourquoi tant de personnes instables aux commandes des institutions financières? L’explication pourrait être la suivante: dans un monde en constante accélération, les instances dirigeantes des entreprises seraient elles-mêmes devenues de plus en plus instables vers la fin du 20e siècle. Finie l’aristocratie des banquiers d’antan, le sommet de l’échelle s’est ouvert à la compétition, et donc aux francs-tireurs – et prédateurs – de tous bords. Dépister les banquiers déviants? Ainsi donc, les fous dangereux qui dirigent les grandes institutions financières seraient-ils responsables de la débandade actuelle? Pour certains d’entre eux, c’est bien possible. Reste que, de l’aveu même du professeur Boddy, sa théorie demande à être vérifiée. Faut-il alors dépister les psychopathes et autres déviants au sein du secteur bancaire? Si certains sont en faveur de ce type de mesures de précaution, aucune ne semble pourtant être à l’ordre du jour au sein des entreprises – jusqu’ici. Peut-être finira-t-on par y venir. En attendant, des exemples montrent que l’étau se resserre concrètement autour des acteurs de la finance. Ainsi, dans certaines grandes banques, les traders et autres cas «sensibles» parmi les employés peuvent déjà faire l’objet d’un traitement spécial: vacances forcées avec interdiction d’accéder à leurs dossiers par ordinateur et contrôle de leurs données pendant leur absence pour détecter des irrégularités éventuelles. Voilà qui paraît faire sens. Mais il y a aussi des propositions plus saugrenues: dans un ordre d’idée similaire au dépistage psychologique, certains politiques suisses envisagent ainsi, le plus sérieusement du monde, d’imposer des contrôles antidrogue réguliers aux traders. Il n’y a pas que dans la finance qu’il faudrait revenir à la raison.
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